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GUINÉE : Jusqu'au bout de l'enfer

Si la fin du régime de Lansana Conté ne fait plus de doute, quel est le prix que devront encore payer les Guinéens pour se libérer du système le plus arriéré et criminogène du continent ? Aura-t-il fallu les événements de ces dernières semaines pour qu'enfin le monde s'intéresse au sort d'un pays soumis à une misère quasi organisée, à toutes les formes de violences ? Comme si le malheur d'un peuple était devenu la garantie même de la pérennité d'un régime autiste et singulièrement dangereux. Retour sur les faits et projecteur sur le sanglant crépuscule du pouvoir Conté.

Guinée : Jusqu'au bout de l'enferLe pire cauchemar de Lansana Conté, chef de l'état guinéen, a commencé le 10 janvier dernier. La grève générale des travailleurs du public et du privé, lancée à l'initiative de l'intersyndicale CNTG-USTG s'était soldée, en l'espace de deux semaines, par un lourd bilan. Plus de 60 morts et 150 blessés selon les informations officielles. Tous fauchés par les balles des forces de sécurité dans la capitale Conakry et dans plusieurs villes de l'intérieur. Devant l'émoi suscité par ces tueries - nombre d'organisations nationales et internationales réclament une enquête -, Conté recule et accepte de considérer les revendications des syndicats et de la société civile. Plate-forme de conciliation : un protocole d'accord que le gouvernement a signé sans rechigner, et surtout l'obligation faite de nommer un Premier ministre auquel le chef de l'état devrait transférer une bonne partie de ses prérogatives. On croyait à un début d'apaisement. Quelques jours plus tard, l'incendie sera ravivé. à la mi-février, près de 120 manifestants étaient tués par les balles des forces dites de l'ordre. Comment a-t-on pu croire qu'un tel régime pouvait opérer une soudaine métamorphose ? Au commencement, l'avis de grève générale illimitée de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG) et de l'Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG). Le débrayage qui devait démarrer le 10 janvier avait pour objet de protester contre la vie chère et « l'ingérence de l'exécutif dans le judiciaire ». Si les syndicalistes estimaient qu'ils n'avaient plus d'interlocuteurs dans le camp du pouvoir pour discuter des points d'un protocole d'accord qui avait mis fin à une précédente grève en juin 2006, ils affirmaient cette fois protester contre l'attitude de Conté qui s'est rendu le 16 décembre 2006, à la maison d'arrêt de Conakry pour libérer son « ami personnel », l'homme d'affaires Mamadou Sylla et l'ancien ministre des Sports, Fodé Soumah, tous deux sous le coup d'une action judiciaire dans une affaire de corruption. Les initiateurs du mouvement de contestation relèveront alors « l'incapacité avérée du premier magistrat du pays d'assumer correctement la mission à lui confiée par le peuple conformément à la Loi fondamentale ». Ils feront du retour sous les verrous des amis du président, ainsi que de l'annulation du décret de (re)nomination d'Alpha Ibrahima Keira, ministre des Finances et beau-frère de Conté, des préalables à l'ouverture de toute négociation avec le pouvoir. « Jusqu'au retour de l'ordre républicain », pouvait-on lire dans l'avis de grève. Dans la soirée du 9 janvier, les protagonistes de la crise en étaient encore à s'accuser mutuellement d'être responsables de l'échec des négociations. Le gouvernement, dans une déclaration radiodiffusée a soutenu que le protocole d'accord de juin 2006 était en cours d'application conformément à son échéancier, notamment pour des points concernant les augmentations de salaires et la signature du statut particulier des enseignants. « Que peuvent valoir ces mesures dans une économie inflationniste où nous voyons les prix flamber sur le marché et le pouvoir d'achat s'éroder ? », s'est interrogé Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la CNTG. Alors que démarrait le mouvement de grève prévu pour le 10 janvier, on pouvait observer partout l'affolement des Guinéens soucieux de s'approvisionner en produits de première nécessité. Se ruant vers les stations-services et les marchés en proie à une surenchère sans précédent. Le prix du sac de riz asiatique de 50 kg, aliment de base, a bondi de 130 000 à 150 000 francs guinéens, et le litre d'essence à 10 000 contre 5 000. à mesure que la grève se prolongeait, la pénurie allait se substituer à la cherté des denrées. C'est ce moment qu'ont choisi les partis politiques, parmi lesquels le RPG de Alpha Condé, l'UFR de Sydia Touré et l'UFDG de Bâ Mamadou, pour exprimer leur soutien à la grève et exiger la mise en place d'un « gouvernement de consensus ». Idem pour le Conseil national des organisations de la société civile guinéenne (CNOSCG). Mais Conté, à qui les syndicalistes avaient demandé de se mettre en congé du fait de son état de santé plutôt alarmant, n'a décidément pas la culture de la conciliation. Pour seule réponse à la demande de dialogue des contestataires, il multiplie les invectives, allant jusqu'à les menacer de mort. De quoi radicaliser les manifestations.

Guinée : Jusqu'au bout de l'enferLa Bourse du Travail sera investie par la police et la garde présidentielle, emmenées, dit-on, par Ousmane Conté, le fils aîné du président à qui on imputera aussi l'arrestation de syndicalistes. La marche du 22 janvier aurait pu sonner le glas du règne Conté. 500 000 personnes, soit le tiers de la population de Conakry, étaient dans la rue. Le chef de l'état sauvera pourtant son fauteuil, mais à quel prix. Pour cette seule journée du 22 janvier, pas moins de 50 décès par balles et plusieurs blessés. Les syndicalistes et le gouvernement signeront le 27 janvier un protocole d'accord en plusieurs points dont la diminution du prix du litre de carburant à la pompe et du riz importé. La mesure la plus importante sera l'interdiction des exportations et des réexportations de produits de première nécessité jusqu'à fin décembre 2007. La courbe des prix sur les marchés a aussitôt commencé à baisser. « Avec 3 000 francs seulement, j'ai pu acheter du poisson que tout le monde a mangé à la maison. Je n'en reviens pas. Puisse Dieu bénir ces syndicalistes », se réjouissait S. Bangoura, un habitant de la banlieue de Conakry. Les populations elles-mêmes se chargent désormais de l'application de cette dernière mesure en arraisonnant des camions entiers de denrées en partance vers les pays voisins comme la Guinée-Bissau, le Mali, la Côte d'Ivoire, le Sénégal ou la Sierra Leone. Pourtant, ces mesures ne pouvaient être une réponse durable à une crise bien plus profonde. Quelle réponse allait apporter le pouvoir au volet politique de l'accord général, s'agissant essentiellement d'une restructuration du système de gouvernement ? Même si le chef de l'état a accepté la nomination d'un Premier ministre au pouvoir étendu (impulsion et coordination de l'action gouvernementale, nomination des hauts cadres civils, conduite du processus électoral, émission de décrets, etc.), il allait conserver la haute main sur les services de défense et de sécurité. De plus, aucune modification de la Constitution n'était prévue pour renforcer le rôle de l'hypothétique nouveau chef du gouvernement. « La suspension de la grève n'est qu'une pause, puisque Conté va tenter de tout remettre en cause et nous n'allons pas nous laisser faire », avait alors averti un opposant. L'euphorie consécutive à la signature de l'accord général entre syndicats et gouvernement aura été de courte durée. La tension est remontée alors que le chef de l'État se faisait attendre pour signer la feuille de route du nouveau Premier ministre dont la nomination n'interviendra qu'au terme de l'ultimatum que lui a signifié à cet effet l'intersyndicale CNGT-USGT. Un ultimatum assorti d'une menace de reprendre la grève à partir du 13 février, si le décret de nomination n'était pas signé. Dans la nuit du 9 février, Conté nomme au poste de Premier ministre Eugène Camara jusque-là ministre des Affaires présidentielles, et membre du premier cercle du pouvoir. « Le profil était trop clair pour qu'il ne s'agisse pas d'un proche. C'est donc une foutaise pour tout le peuple et une insulte à la mémoire de nos martyrs », a déclaré un syndicaliste. Quelques heures après l'annonce de cette nomination, retour sur les sentiers de l'enfer. Reprise des manifestations de rue, dopées comme jamais par la colère ravivée, au cours desquelles plus d'une cinquantaine de personnes, de source hospitalière, trouvent la mort, et des centaines de blessés, tous atteints de balles tirées par les forces de l'ordre. Les journées des 9, 10 et 11 février ont enregistré les actes de vandalisme les plus brutaux jamais connus dans le pays. Commerces, édifices publics ou privés, stations-services, bâtiments symboles de l'État ont été pillés et saccagés et les routes à maints endroits coupées. Les syndicats qui ont démarré leur grève le 12 février ont désormais comme revendication centrale, à l'instar des manifestants, le départ pur et simple du général président. C'est le moment choisi par certains militaires pour pénétrer indûment dans la poudrière du camp Alpha Yaya Diallo, la plus grande garnison militaire du pays, et se servir en armes et munitions, avant de faire le coup de feu au sein même de ce camp. Aucune précision n'a été apportée à propos de ce mouvement d'humeur de militaires. Toutefois, certains mutins interrogés ont pu maladroitement exprimer un « soutien au changement », tandis que d'autres disaient protester contre leur exclusion de l'avancement en grade que le président Conté venait d'accorder aux troupes. Voire. Mais ceux qui pensaient déceler dans cette fugace mutinerie une faille dans le dispositif militaire qui maintient le régime depuis des lustres, en seront pour leurs frais. Le chef de l'État reprendra promptement la situation en main, dès le 12 février, avec les gros moyens, en décrétant l'état de siège de dix jours, et l'utilisation de l'article 74 de la Constitution qui confère plusieurs pouvoirs exceptionnels aux militaires « pour préserver le pays d'une guerre civile ». Un état de siège avec un couvre- feu quotidien de dix heures sur vingt-quatre. De quoi clouer la population à domicile. « C'est comme si tous les Guinéens étaient en prison sur l'ensemble du territoire », déplore un habitant de Conakry. Seule période de la journée durant laquelle les citoyens sont autorisés à aller visiter les marchés déserts à la recherche de quelques vivres : entre midi et dix-huit heures. Les quartiers jugés « sensibles » de Conakry vivent au rythme des perquisitions à domicile et de multiples exactions, dénoncées par les victimes, perpétrées par les hommes en uniforme. Conakry est devenue une ville fantôme, de temps en temps survolée par des hélicoptères de combat et des Mig. à la mi-février, des tractations avaient commencé pour inciter les syndicalistes à s'extraire de la clandestinité et accepter de nouvelles négociations avec le pouvoir. Pour quoi faire ? Pour combien de temps encore ? Pour les Guinéens, le chemin vers la libération se poursuit. Jusqu'au bout de l'enfer.

Sékouba Savané, correspondant en Guinée, et Shagari Adé

INTERVIEW

Dr Ibrahima Fofana, banquier, secrétaire général de l'USTG

« Notre lutte est politique »

Ibrahima Fofana et Rabiatou Serah Diallo de la CNTG sont désormais de véritables héros en Guinée. Pour avoir conduit la grève de tous les dangers. Rencontre avec le secrétaire général de l'USTG, à l'issue de la grève de janvier, quelques jours avant la reprise en février de la confrontation entre pouvoir et manifestants.

Continental : Cette grève était-elle la seule réponse au pouvoir, au moment où le pays est confronté à la plus grave crise économique de son histoire ?

> Ibrahima Fofana : La crise est la raison d'être d'un syndicat. C'est quand ça ne va pas que la classe ouvrière doit bouger. En Guinée, tout le monde voit que les ménages n'en peuvent plus, le salaire du travailleur ne représentant plus rien au regard de la flambée des prix due à l'inflation. N'étant pas à notre premier débrayage, nous avons fini par acquérir la conviction que la grève était la seule issue.

Quel bilan faites-vous de la grève ?

> Nous avons perdu de nombreuses vies humaines dans ce mouvement. Ce sont des martyrs qui ont versé leur sang. Nous leur devons d'avoir pu engranger des résultats qui sont loin d'être négligeables. D'abord, la grève a été suivie à 100 %. Ensuite, la classe ouvrière a éveillé les consciences pour la défense d'un idéal commun. Ce qui nous a permis de signer un protocole d'accord qui répond à l'ensemble des préoccupations nationales. Enfin, nous avons réalisé l'unité nationale. Ce sont les Guinéens de tous les âges, de toutes les ethnies et de toutes les confessions religieuses, de l'intérieur et de l'extérieur qui ont participé pleinement à ce mouvement.

Qui détient réellement le pouvoir aujourd'hui ?

> Il n'y a qu'à voir l'unanimité sur le bien-fondé de nos revendications et l'évolution des évènements qui ont modifié la donne sur le terrain pour y répondre. Les populations sont plus près des syndicats que de la classe dirigeante. Si on peut appeler cela pouvoir, alors jugez-en vous-même !

Le gouvernement vous a accusé d'outrepasser vos prérogatives en vous plaçant sur le terrain de la politique...

> Je ne connais pas de frontière entre lutte syndicale et lutte politique. En effet, nombre de syndicalistes sont passés de la classe ouvrière aux commandes des états. Quand le syndicaliste se bat pour préserver les droits du travailleur, le politique en fait autant pour les populations. Nos militants sont les mêmes.

Il n'est pas aisé de réclamer au président de se démettre...

> Pourquoi avoir peur quand ce que je lui dis est la vérité ? Nous avons remarqué qu'il était souffrant et qu'à cause de cela beaucoup de choses lui échappaient. Je lui ai donc dit, au nom de la classe ouvrière, de se retirer au profit d'un Premier ministre pour mieux ménager sa santé.

Propos recueillis par S. S.

Continental n° 58 - Mars 2007

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