Le probable duel au second tour de l'élection présidentielle, en avril prochain, entre la socialiste Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy de l'Union pour un mouvement populaire (UMP), tous deux quinquagénaires et candidats pour la première fois à la magistrature suprême, confère une marque particulière à ce scrutin : un renouvellement de génération dans la vie politique française.
Drôle d'endroit pour annoncer une telle nouvelle. C'est en effet sur France 2 (chaîne publique de télévision), dans Vivement Dimanche, une émission de divertissements dominicale, que le chef de l'État français, Jacques Chirac, a implicitement laissé entendre le 11 février ce dont tout le monde, mis à part ces derniers zélateurs, se doutait. Il ne sollicitera pas une nouvelle fois le suffrage des Français en avril prochain. Pouvait-il en être autrement, vu les piètres sondages en faveur d'une nouvelle candidature à sa propre succession ? Seulement 5 % des Français souhaitent qu'il rempile. Le président sortant aura donc écouté la voix de la sagesse, ou plutôt du réalisme. Même si l'étoile de Ségolène Royal, la candidate du Parti socialiste (PS), a semblé, un temps, pâlir, la vraie bataille, toujours confirmée dans les enquêtes d'opinion, devrait l'opposer à Nicolas Sarkozy, le numéro un de l'Union pour un mouvement populaire (UMP). Tous les deux briguent pour la première fois la magistrature suprême avec des chances sérieuses de l'emporter. La relative jeunesse de ces deux candidats constitue une rupture avec une certaine « tradition » française. En 1969, Georges Pompidou avait 58 ans. En 1974, Valéry Giscard d'Estaing lui avait succédé à 48 ans - une première sous la ve République -, mais François Mitterrand, son grand challenger en avait déjà 58. L'actuelle candidate socialiste est née en 1953, et son grand rival de l'UMP en 1955. Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ne sont pourtant pas des novices en politique. La première y a fait son entrée il y a vingt-neuf ans, alors que le second compte déjà pas moins de trente-trois ans de carrière. Ainsi, l'élection de l'une ou de l'autre donnera un sacré coup de jeune à la vie politique de ce vieux pays dominé depuis plus d'un quart de siècle par les Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et dans une moindre mesure, Raymond Barre et autres dinosaures. Une opération de rajeunissement qui prendrait les allures d'une petite révolution si la candidate socialiste l'emportait. Car, elle serait alors, en plus de son « jeune » âge, la première femme à diriger la France. Une petite révolution qu'elle a su subtilement enclencher par une tactique de contournement de son parti, appuyé par une stratégie marketing rigoureusement menée, sa volonté de « changer la politique » et son charme indéniable - un sourire ravageur. Elle aura séduit les Français par des prises de position en rupture ou en décalage avec les idées communément défendues par la gauche, aussi bien sur la lutte contre l'insécurité que sur la carte scolaire et la durée légale du temps de travail que le gouvernement de Lionel Jospin, dont elle fut membre, avait ramené à 35 heures. Un pari alors risqué, mais une stratégie gagnante. Son credo, « faire de la politique autrement, en étant à l'écoute des Français », illustré par les fameux débats participatifs, a suscité un écho favorable auprès des militants qui, comme la plupart des Français, expriment depuis quelques années une « volonté de changement ». Ne lui restait alors plus qu'à transformer l'essai. Ce que fit avec une assurance déconcertante l'ancienne pensionnaire de l'ENA (école nationale d'administration). En terrassant les éléphants socialistes, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, brillants challengers s'il en est, mis K.-O. au cours des primaires du parti. Quant à Lionel Jospin, qui rêvait d'un retour triomphal, il aura été renvoyé à une retraite définitive par le « phénomène » Ségolène.
K.-O. technique également réussi dans son camp par Nicolas Sarkozy, dévoré d'ambition, fier d'afficher ses amitiés avec George W. Bush et considéré par ses détracteurs comme un néo-conservateur atlantiste et « dangereux ». Il s'empare des rênes de l'UMP à l'automne 2004, au congrès du Bourget dans la banlieue parisienne, en lieu et place de l'ancien Premier ministre Alain Juppé, qui a dû démissionner suite à sa condamnation par la justice dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Nommée, à sa création, Union pour la majorité présidentielle en vue de soutenir la candidature de Jacques Chirac à sa propre succession en 2002 et rebaptisée Union pour un mouvement populaire, l'UMP regrou- pe le RPR (Rassemblement pour la République), Démocratie libérale et deux tiers des élus UDF (Union pour la démocratie française). Faut-il dire pour autant que l'on s'achemine en France au second tour de la présidentielle à une bataille classique gauche contre droite ? Pas si sûr, car les deux principaux candidats, portés par ce fameux désir de rupture apportent dans le débat politique leur propre lecture des orientations traditionnelles de leurs formations politiques. à moins d'être « recadrée » par l'état-major de son parti, Ségolène Royal, qui ne cache pas son admiration pour le Premier ministre britannique Tony Blair, est une femme de gauche atypique. Qui n'hésite pas à briser des tabous, comme lorsqu'elle préconise, à l'instar de son rival de l'UMP, des mesures plutôt musclées pour lutter contre la délinquance et l'insécurité.
Sur le dossier de l'immigration, il est parfois difficile d'insérer une feuille de papier à cigarette entre la vision et les discours des deux prétendants à la magistrature suprême. Même si, sur cette question, Nicolas Sarkozy, fils d'immigrés hongrois, n'hésite pas à chasser sur les terres du leader de l'extrême-droite, Jean-Marie Le Pen, tout en maniant le paradoxe lorsqu'il prône, en même temps, la « discrimination positive » pour lutter contre les injustices dont sont victimes les minorités. Une idée peu populaire auprès d'une grande partie de ses électeurs traditionnels. D'autres proximités existent entre les idées de Sarkozy et Royal. Par exemple, sur la durée légale du temps de travail, Nicolas Sarkozy envisage d'en finir avec les 35 heures. Ségolène Royal veut les assouplir pour permettre à ceux qui veulent travailler plus de le faire. Cherchez la différence. Nicolas Sarkozy promet de supprimer la carte scolaire pour que les « parents d'élèves puissent inscrire leurs enfants dans les écoles de leur choix ». Ségolène Royal envisage de l'aménager. Un journaliste parisien qui s'est amusé, récemment, à décrypter leurs discours, en est arrivé à la conclusion qu'ils abordaient presque systématiquement les mêmes sujets avec quasiment les mêmes mots. Ainsi, la victoire finale de l'une ou de l'autre dépendra de leur capacité respective à mobiliser autour de propositions originales socio-économiques, sur la fiscalité ou les réformes sociétales « symboliques ». à moins que les votes des Français ne viennent démentir tous les sondages en portant au sommet de l'état un « troisième homme ». Une hypothèse que rien ne permet d'exclure, à quelques semaines du scrutin.
Bernard Coovi et Shagari Adé
Troisièmes hommes
La présidentielle française de 2007 ne sera décidément pas comme les autres. François Bayrou est devenu, en dépit des prévisions des « spécialistes », l'une des figures centrales de cette présidentielle. à deux mois de l'élection, une frange de l'électorat traditionnel de gauche ou de droite « se tâtait » pour savoir si elle n'allait pas, tout compte fait, lui réserver ses suffrages. Le président de l'Union pour la démocratie française (UDF) aura fait un début de campagne en tous points remarquable, avec une cote de popularité ascendante qui amène les médias à reconsidérer tous les pronostics, présentant désormais le chantre du « rassemblement » et d'un futur « gouver-nement d'union » comme le potentiel « troisième homme » après Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Cependant, quand François Bayrou affirme, pour sa part, qu'il pourrait tout
simplement remporter le scrutin, cette éventualité ne suscite plus les sourires narquois des commentateurs « spécialistes ». à bientôt 80 ans, Jean-Marie Le Pen, le vociférant leader de l'extrême-droite, toujours sur la brèche, demeure à l'affût. Il fut l'invité inattendu du second tour des élections en 2002, créant la surprise, avec l'élimination, dès le premier tour, du Premier ministre d'alors, le socialiste Lionel Jospin. à la veille du prochain scrutin, les sondages d'opinion indiquent que Le Pen constitue encore une « menace » potentielle...
S. A.
La saison de la « diversité »
Le mot est désormais sur toutes les lèvres, décliné sur tous les tons, inséré dans les fiches des discours politiques. Diversité... Voici venue la France diverse, celle qui consacre la réalité sociologique « black-blanc-beur », etc. Après les émeutes de l'année dernière dans les banlieues,
les « jeunes » que l'on n'ose plus - il était temps - désigner comme « issus de l'immigration » se sont inscrits massivement sur les listes électorales. Par ailleurs, la France des Afro-Africains fait entendre sa voix, à travers diverses associations, telles que Africagora, le Cran (Collectif des associations noires de France), et autres militants inscrits dans les différents partis, pour prendre part massivement au vote. Les candidats l'ont compris, intégrant dans leur équipe de campagne des représentants de la « diversité ». Cet électorat devrait, pour la première fois, peser sensiblement sur les résultats du scrutin.
Jesse Anansi
L'Afrique et les « problèmes » français
Le regard des Africains sur la prochaine élection présidentielle en France est révélateur des changements intervenus dans les relations entre les pays « amis » du continent et l'Hexagone. Visite instructive au cœur des opinions africaines.
C'est une Afrique perplexe qui observe de loin les épisodes qui s'enchaînent de la vie politique en France dont la prochaine présidentielle est devenue le point focal. Si une certaine élite africaine s'est toujours sentie « concernée » par les élections en France, cet intérêt est désormais partagé par le plus grand nombre. La raison ? D'une part, la multiplication des supports d'information - radio, télévision par satellite, Internet, profusion des journaux depuis l'émergence de la presse indépendante, à la fin des années 80 - qui permettent aux Africains de s'informer en temps réel en « existant » pleinement dans le village planétaire. D'autre part, devenus eux-mêmes, depuis la démocratisation de la vie politique dans leurs pays, des acteurs fort attachés aux vertus du bulletin de vote, ils ne sont plus des spectateurs de « la démocratie des autres », mais bien des citoyens intéressés par la dramaturgie démocratique telle qu'elle se déroule en divers endroits du monde. Le regard ainsi porté sur le spectacle de la politique dans l'Hexagone est à la fois décalé, distant, chargé de recul et toujours porteur d'enseignements particulièrement intéressants. « Vous avez des problèmes dans votre pays », me dit un client du bar d'un hôtel à Cotonou, capitale économique du Bénin, m'assimilant allègrement au peuple français. Et de se lancer dans une analyse sophistiquée des péripéties de la pré-campagne électorale. Il parle de Ségolène Royal (qu'il nomme simplement « Ségolène ») comme d'une proche, en estimant que « les Français ne sont pas prêts pour élire une femme... c'est trop tôt ». Pourtant, dit-il, « ce serait là le vrai changement dont ce pays a besoin ». Nicolas Sarkozy est perçu ici comme un politicien brillant, « un surdoué » même si, estime-t-on, « il doit faire attention. Peut-on confier un pays à un homme si pressé qui aime tant le pouvoir ?... » Et les autres ? Quels autres ? Au Bénin, au Gabon, au Congo ou au Cameroun, c'est le match Royal-Sarkozy qui est programmé dans les esprits. Seule variante évoquée, l'irruption de Jean-Marie Le Pen dans ce jeu de quilles bien rangé. Jacques Nougbodé, homme d'affaires à Cotonou, lance : « à force de jouer avec le feu, les Français finiront par avoir l'incendie du Front national. C'est peut-être la solution pour fiche la paix aux immigrés une bonne fois pour toutes, quand ils auront goûté aux joies d'un pouvoir fasciste ». Au Bénin, pays du « changement » et « modèle » de démocratie, on nous répète que « la France a des problèmes », parce que « cette élection est bizarre » et que « la France a bien changé, elle ne sait plus bien où elle va ». Dans ce pays où les habitants ont assimilé dans leur quotidien tout le lexique des processus de démocratisation, Gaston N. estime, pour sa part, que « quel que soit le résultat, la France va s'engager dans une transition, car aucun candidat n'est en mesure vraiment de redresser ce pays qui vit dans le passé et ne veut pas voir que le monde a changé ». Sévère appréciation souvent entendue, en versions variées, sous les cieux africains. Et les acteurs politiques, les dirigeants, qu'en pensent-ils ? Pour eux aussi, cette élection française ne sera pas comme les autres. Avec la fin du mandat de Jacques Chirac, c'est une génération de politiques français qui prend sa retraite. Consécutivement, cette réalité annonce la fin d'une époque en Afrique également : l'épilogue du règne de nombre de chefs d'état intimement associés, depuis l'organisation, selon Charles de Gaulle, des indépendances, à une certaine gestion du village françafricain. à la veille de l'élection présidentielle en France, les sentiments des uns et des autres varient selon leur biographie politique. Chez les « amis » de Chirac - les mêmes qui furent les interlocuteurs ou les filleuls de Jacques Foccart à divers égards -, on perçoit un certain désarroi. Jusqu'ici, les choses étaient simples. Certains étaient même souvent impliqués dans les opérations électorales françaises, apportant quand il le fallait leur pécule pour le financement des campagnes de quelques formations politiques. Que les candidats soient de gauche ou de droite, ils les connaissaient, les parrainaient, leur prodiguaient même des conseils. Les élections françaises se déroulaient, s'organisaient aussi en Afrique. Au nom de la continuité de « l'amitié franco-africaine ». Aujourd'hui, tous les candidats en lice - à commencer par les deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy - se situent, de par leur histoire, leur génération et leur parcours, en dehors de cette diagonale des connivences anciennes de la Françafrique. D'où le désarroi, le sentiment d'un vide soudain, un saut dans l'inconnu pour les dinosaures et leurs héritiers du pré carré français. Les temps changent donc. Quant aux autres, arrivés au pouvoir à la faveur du processus de démocratisation, nombre d'entre eux se contentent de suivre, à la manière d'un soap opera les informations venues de France, souhaitant que le meilleur gagne, espérant toutefois que « les relations s'améliorent, se clarifient ». Dans un contexte où de nouveaux partenaires, tels que la Chine, l'Inde ou le Japon ont massivement investi le champ des relations multilatérales, et alors que les jeunes rêvent davantage de se rendre aux états-Unis plutôt qu'en France, l'élection présidentielle française devient un événement somme toute ordinaire, alimentant les discussions de salons des happy few abonnés aux voyages d'affaires à travers le monde. Propos entendus dans un ministère à Bamako, la capitale du Mali : « On sent les Français inquiets, ce n'est pas bon pour nous, car la France reste pour nous un grand partenaire, même si elle n'a plus les moyens de sa politique chez nous. Les rapports vont changer, mais il leur faut retrouver confiance en eux, sinon, ils continueront de croire que tous leurs maux viennent de l'étranger... » De fait, tout change en Afrique aussi. Les années de plomb s'éloignent dans le souvenir, et les processus démocratiques ont, peu ou prou, rendu plus complexe et contrasté l'espace politique du continent. Au Bénin, notamment, les alternances politiques - législatives et présidentielles - ont émancipé le peuple de l'idée que les élections en France pouvaient avoir des conséquences directes sur la vie du pays. Et même si on parle d'une « amitié » entre le président Thomas Yayi Boni - élu l'année dernière - et Nicolas Sarkozy, cette « confidence » paraît bien anecdotique eu égard aux véritables préoccupations des Béninois. Au Sénégal, des associations de femmes se mobilisent pour « soutenir » Ségolène Royal, considérée comme « une fille du pays » (elle y est née, il y a cinquante-quatre ans). Ici, on est particulièrement attentif à la campagne de cette « femme proche des gens », aux réformes et aux changements « en profondeur » qu'elle promet pour des « liens refondés et redéfinis » entre la France et l'Afrique. En Côte d'Ivoire, le chronomètre semble lancé, décomptant le temps restant pour le mandat de Jacques Chirac, devenu « l'ennemi personnel » du président Laurent Gbagbo depuis le déclenchement de la crise politico-armée à laquelle le pays se trouve confronté. Pour autant, l'on ne se fait aucune illusion sur le choix futur des Français. On veut croire ici qu'une page est définitivement tournée dans les relations entre les deux pays, et que « rien ne sera plus comme avant ». La crise ivoirienne aura donc été l'épreuve résolutoire des comptes naguère mal soldés de la décolonisation. Que pourrait donc changer pour les Africains l'élection d'une Ségolène Royal ou d'un Nicolas Sarkozy ? Certains dirigeants adeptes d'une certaine continuité espèrent vaguement que Sarkozy, malgré son goût affiché de la « rupture » - surtout avec Jacques Chirac -, et son projet proclamé de réformer la politique africaine de la France, finira par se rallier, une fois au pouvoir, aux habitudes anciennes, celles des réseaux politico-financiers qui font la culture du pré carré. Au sein de l'opinion publique, l'on entend que l'élection d'une Ségolène Royal - un fait à maints égards inédits -, permettrait de « réviser » les relations avec la France, et aussi « d'améliorer » l'image de ce pays trop marqué aux yeux des Africains par une frilosité dont le symbole le plus marquant reste la stigmatisation des immigrés africains. Toutefois, ce qu'on relève par-dessus tout, c'est le peu d'intérêt manifesté par les Africains à l'égard des chapitres consacrés à l'Afrique dans les programmes par les principaux candidats. Parce qu'on pense ici que, quel que soit l'élu, « la France devra d'abord régler ses propres problèmes ». Les temps changent.
Francis Laloupo
Sarkozy, candidat privé
Avec l'attelage Chirac-Sarkozy-De Villepin, la France aura vécu sous un régime spécial. Les usages, règles et modalités disciplinaires d'un gouvernement auront été sévèrement malmenés, avec en toile de fond, une course au pouvoir et une guerre de clans qui ont transformé les Français en spectateurs résignés d'un feuilleton consternant auquel, heureusement, l'élection présidentielle viendra mettre un terme. Ainsi, on a pu observer au sein d'un gouvernement, cette rivalité à ciel ouvert entre un ministre de l'Intérieur - Nicolas Sarkozy -, et son chef de gouvernement, Dominique Galouzeau De Villepin. Une ambiance devenue singulièrement délétère avec l'affaire Clearstream. Combien de fois a-t-on assisté, médusés, aux déclarations contradictoires, aux prises de position cacophoniques entre les deux hommes sur des questions exigeant la fameuse solidarité gouvernementale, sans que jamais, l'arbitre - le chef de l'état -, ne recoure à son droit régalien de la sanction ? Au contraire, Chirac, tout en laissant deviner sa « grande affection » pour son Premier ministre, aura passé le plus clair de son temps à ménager le rebelle Sarkozy qui a, pour sa part, multiplié critiques et gestes de démarcations aussi bien à l'égard du patron de l'élysée que de ce même gouvernement dont il restera membre jusqu'à la veille de l'élection présidentielle. Devenu candidat, l'homme persiste à demeurer à son poste au ministère de l'Intérieur (celui chargé d'organiser les élections !), fixant lui-même, « personnellement », le terme de son séjour dans cette institution. Alors même que le Premier ministre - son supérieur institutionnel, en quelque sorte - avait estimé, pour sa part, qu'une fois candidat, Sarkozy devrait démissionner de son poste. En somme, le chef de l'UMP est devenu, à lui seul, une enclave autonome au sein du gouvernement de la République. Fixant ses propres règles, privatisant « son » ministère comme un instrument de sa stratégie personnelle, de sa marche irrépressible vers les sommets de l'état. Drôle de régime. Vivement demain !
J. A.
Jacques Chirac, audacieux adieux
C'est d'abord l'histoire d'un livre de Pierre Péan, L'Inconnu de l'élysée, un entretien avec Jacques Chirac. On y apprend notamment que le président français dans le corridor de la retraite a été un militant (porteur de valise de fonds) de l'ANC (African National Congress) du temps de l'apartheid. Chirac fustige les méfaits de la colonisation, vante son attachement à l'altérité. Conclusion implicite de l'auteur : Chirac serait, au fond, un homme de gauche, dont la sensibi-lité est bien éloignée de la droite dont il s'est toujours réclamé pour accéder au pouvoir. C.Q.F.D. Qui l'eût cru ? Il aura donc fallu quarante ans de vie politique et douze ans de mandat présidentiel pour révéler cette vérité essentielle. La politique selon les dinausores est un exercice de l'audace extrême. Au moment où paraissait ce livre, le monde pouvait voir l'image surréelle de la grand-messe du sommet France-Afrique de Cannes, les 15 et 16 février derniers. Dans son discours d'ouverture du Sommet, Chirac clame son amour pour l'Afrique - nul ne saurait le lui interdire -, et invite ses hôtes africains à observer les règles sacrées et les vertus cardinales de la démocratie, notamment lors des élections dont seules la transparence et l'équité constituent un gage de la légitimité. Les Africains se pincent. Est-ce le même homme qui déclarait à qui voulait l'entendre que « les Africains ne sont pas mûrs pour la démocratie » ? Est-ce bien le même qui, de ses télégrammes de félicitations adressés à l'issue de scrutins à tout le moins douteux à ses « amis personnels » africains a, plus d'une fois, conforté des mascarades électorales « au mépris des peuples », comme l'écrivait le regretté François-Xavier Vershave ? Mais on nous dit qu'en politique, Chirac n'a qu'une règle : l'important c'est de le dire. Tout et son contraire. Et plus c'est gros, plus ça marche. Le Chirac nouveau est arrivé... à l'heure de sa retraite politique. L'histoire retiendra donc tout ce qu'il aurait voulu faire et être, sans l'avoir été et fait. Comme on dit en France, « ça mange pas de pain ».
F. L.
Continental n° 58 - Mars 2007
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